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Photographie
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Cette femme qui regarde


I
Cette femme qui regarde est née dans le territoire mythique de Don Quichotte, un lieu tellement physique et repérable sur une carte qu’il a fini par appartenir à la géographie du rêve. Car tout ce que l’être humain désire doit d’abord passer par le rêve. Parler depuis ce Village de la Manche où Pili Rodriguez est venue au monde, c’est faire symboliquement ses valises pour un voyage dont le but dépendra des dimensions de notre imagination créatrice.
Cette femme qui regarde, comme l’hidalgo cervantin, ne se résigne pas face à l’immensité médiocre. Comme lui, elle refuse que ses actes ne soient pas dignes d’être fixés par la mémoire.. Elle se sait libre, de cette liberté fraternelle découverte par qui sait qu’il est la mesure de toute chose et peut alors oeuvrer à la vie de la Cité, car il lui est indispensable. Elle en parcourt les espaces oubliés en leur prêtant voix et lumière, en les plaçant au centre de son coeur (oh, songe de Hamlet!) pour mieux draper leur solitude. Elle ne nie pas pour autant l’indépendance et la grandeur que conserve toute oeuvre née de l’intelligence et de mains mortelles.
Elle s’attarde dans le silence de la Terre transformée par des doigts anonymes et parcourt avec prudence et discrétion leurs traces. Elle en trouve le secret caché, la tâche souvent inachevée, qui revient, une année après l’autre, pour chercher son accomplissement. Dans les yeux de Pili Rodriguez naît alors ce besoin si humain de donner un sens à sa vie personnelle et à celle de la collectivité.
A travers son objectif, elle s’engage à fixer pour toujours les noms oubliés, à sublimer en les immortalisant les actes quotidiens. A qui contemple ces images, elle demande l’offrande de son étonnement, ce premier germe du savoir: Ainsi les silhouettes de ces “châteaux de paille” permettront à coup sûr de transformer en leur sein une humble paysanne en Dulcinée absolue. Ainsi les limites déterminées par l’histoire racontée perdront-elles cette rigidité de la ligne droite, trop exclusive, pour se fondre dans cette sorte de labyrinthe féminin, où les mots, tels des grains de blé, sous l’effet du feu et de la volonté, deviennent du pain.
Le ciel bleu de la Manche éveillera alors au fond des yeux endormis des désirs de mer et de profondeur.


II
Lorsque le regard créateur se pose sur la Beauté, ou répond à son appel, le voile de la Maya se dissipe et c’est une autre lumière qui surgit irradiant le détail qui cependant atteint l’ universel, cette lumière de la conscience intemporelle dont l’âme de chaque individu conserve la trace. L’Art précisément annule les frontières du temps et de l’espace.
Il fut un temps en effet –la symbolique et l’anthropologie nous le démontrent- où les êtres humains confiaient leur existence à une grande divinité féminine qui accueillait dans son sein et ses entrailles le cycle naturel de la vie et de la mort. Cette divinité enfanta la création comme une partie d’elle-même. Or, la violence de l’Age de Fer voulut qu’un dieu père remplaçât la déesse mère. Il créa un monde séparé de lui. Selon sa généalogie théologique, il parvint alors à vaincre le serpent et le dragon, symboles récurrents de la déesse.
La déesse était le ciel et la terre mais le dieu, quant à lui, devint le créateur du ciel et de la terre. A partir de ce moment, s’opère un changement de perspective qui remet en cause la place qui revient aux êtres humains. C’est alors qu’apparaît la dualité homme-dieu, esprit-nature, ouvrant un abîme insondable, où les hommes et les femmes, orphelins désormais, seront voués à la solitude. Les conséquences qui en découlent sur le plan social sont limpides: dieu le père établit une hiérarchie et exige la position suprême, éloignant de lui ses créatures. Le comportement politique est assimilé dès lors à son esprit belliqueux. Ceux qui, sur terre, s'occupent de gouverner, incarneront la force. Celle-ci s’emploiera désormais à délimiter des territoires qu’ils consolideront et agrandiront, l’esprit de conquête
devenant alors l’expression suprême du pouvoir.

Et voici que la tâche héroïque inhérente à tous les êtres humains, ce besoin de se forger un destin qui cherche l’accomplissement individuel, se borne à identifier le héros au guerrier. De la sphère publique sera banni tout ce qui a trait au féminin. Pour ce faire, le féminin sera à ce point réduit qu’il deviendra exclusivement synonyme de ”femme”, autant dire réifié, contraint à la passivité. A telle enseigne qu’on pourra non seulement le “conquérir” ou le “posséder” mais aussi qu’il pourra être considéré le cas échéant comme “un précieux butin de guerre”.
On comprend donc qu’il soit urgent de débusquer la voix occultée de la désse au delà de ces changements de paradygme. La psychologie des profondeurs nous le permet. Ne signale-t-elle pas que, bien que certaines sociétés dédaignent ou même nient l’existence de tels “archétypes”, ainsi désignés par Jung, ils continuent à agir avec force dans la “partie inconsciente de la race”.
On en trouve la confirmation dans les photographies de Pili Rodriguez.
Le silence de ses “châteaux” est précisément pétri de cette matière issue de la terre. Depuis l’Antiquité, elle était célébrée lors de Mystères destinés a rappeler l’appartenance commune à cette sphère que María Zambrano a désignée comme “le sacré”. “Le divin” allait précisément usurper cet espace psychique ancestral et bientôt s’incarner dans un rite qui perpétuerait désormais la séparation artificielle entre les dieux et les mortels. Il creuserait cette blessure traîtreusement ouverte, éloignant de plus en plus l’individu de son destin héroïque, qui le guidait jusqu’alors vers sa liberté, pour mieux le soumettre aux lois de la Cité. Asservi par le legs d’une longue série de contrôles, dont le pilier central serait la peur, il ne pourrait plus qu’en assumer les chaînes. Poussées à leur paroxysme, n’irait-il pas jusqu’à croire qu’un fatalisme grossier ferait que sa vie d’être humain dépendît d’un destin tracé par un autre.

Mais ce dernier fil peut aussi être porteur d’espoir... Si la lumière et l’obscurité se libèrent enfin des liens qui les retiennent au groupe et de cette interprétation superficielle, biaisée et asphyxiante, voulue par ce dernier, pour maintenir son existence,elles sont alors de nature à indiquer le chemin qui mène à la connaissance de soi, à la maîtrise des instincts et à l’erradication de l’ignorance. La déesse coulerait fluide comme l’eau –l’un de ses signes- et le désert germerait et porterait des fruits, favorisant l’émergence d’une manière inhabituelle d’accéder au savoir, celle qui consiste à se rapprocher de l’Art.
Mystère, donc, et Poésie. Le soleil désormais ne brûle plus, n’asservit plus. Il traverse, dans sa barque, la clarté du ciel, comme la lune, dans la sienne, traverse l’obscurité; le jour et la nuit sont éternellement unis au sein d’un même cycle dont la”spontanéïté” repose, paradoxalement, sur cette capacité à embrasser les contraires sans pour autant tomber dans cette routine qui aliène et uniformise. Ces “châteaux de paille” ne sont plus alors des chimères ou des réalités inaccessibles, ainsi que le suggère la moquerie populaire. Pas plus qu’ils ne sont des murailles défensives, comme le terme “château” semble le laisser entendre. Ils sont bien au contraire des demeures intérieures au sein desquelles il est facile de reconnaître, tel “un objet trouvé”, les yeux des civilisations anciennes, habités par des songes qui fermentent, encore, dans l’insaisissable logique de l’intuition, qui parle depuis les profondeurs de l’âme. Rebelle aux catégories qu’une classification autoritaire s’évertue à imposer, elle continue à répondre au besoin du cycle permanent que l’histoire revitalise en donnant vie à des foyers que d’autres laissèrent pour morts. Et c’est que l’ancienne déesse de la vie habite ces “châteaux”. La céréale en a été en effet sa plus pure expression, et sa chevelure solaire, qui se concrétisait tantôt dans la figure ignée du lion, tantôt dans l’épi, quelques-uns de ses visages. Un oiseau dont le vol en vannant donne forme au château évoque parfois la grande métaphore du voyage qu’elle entreprend. Les concavités, les labyrinthes, les spirales ou les méandres en sont le visage inconscient qui, à l’instar de la nouvelle lune, sous-tend le poids de ce qui se profile et en est le présage.
Arbre de la vie, dont les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fruits rendent compte de cette énergie constamment renouvelée que le “château de paille” incarne.

Châteaux qui furent et sont encore le foyer des Istar, Ianna, Isis et Tiamat. Châteaux, qui, en Grèce, furent remis par les déesses entre les mains de Déméter. Châteaux de Cibèle et de Sophie, d’Eve et
de Marie. Châteaux des déesses qui n’étaient autre que cette même divinité, dont on s’est acharné à inventer la confuse origine pour mieux en dédaigner la “biogaphie”. Déesses, déesse unique qui, lorqu’elles s’incarnèrent dans des mortelles, furent humiliées, torturées, jusqu’à ce qu’enfin leur corps “pût en payer la faute” et, par ce biais, récupérer leur “sainteté”. Preuve que l’homme, sans nul doute, forge ses démons à l’image des passions irrationnelles qui l’habitent.
L’Art fit sortir de l’eau les “habitantes de ces châteaux” et les fit légères comme le vent, La Voie Lactée, le printemps... Il récupéra leur trône dans le temple de la nature. Les poètes parlèrent par leur bouche et les peuples célébrèrent leur permanence, peut-être en l’ignorant, lors de fêtes païennes universelles qui ont fini par s’appeler La Saint Jean, le Jour de l’Immaculée, Noël, Les Saints Innocents, la Vierge du Rocío ou le Carnaval qui précède la Semaine sainte. Et aussi Théatre.
Pili Rodriguez,elle aussi, dialogue et monologue avec la Grande Mère et présente, telle une offrande, une éthique écologique, qui, en tout état de cause, correspond au but le plus élevé de la Vie, à sa “destinée”. Comme le serpent, ne se répand-elle pas cohérente et génereuse, en dépit de tous les obstacles?


III
Cette femme qui regarde, comme don Quichotte, accepte le défi de la Beauté et de l’Amour, et entreprend un voyage dont le terme, comme dans les vers de Kavafis, est le plus pur cheminement:
de chaque étape elle rapporte, tel un gage de son parcours, une belle photographie. Ainsi que nous l’avons dit, il nous revient de lui en être reconnaissant. Offrons-lui notre étonnement, en échange d’une leçon d’engagement avec l’éternité. Car cette tâche héroïque et si profondément humaine n’est autre que celle de l’Artiste.