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Photographie
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Châteaux de paille
La sensibilité de Pili Rodriguez nous offre ces “Châteaux de paille”, qui sont une invitation au rêve. La réverbération de l’or des meules sur la pureté d’un ciel très bleu excite notre imagination comme, jadis, à n’en pas douter, elle excita celle de don Quichotte. Un pur produit de la Manche, comme le fut le célèbre chevalier: un misérable et médiocre Alonso Quijano, reconverti, par la grâce talentueuse de Cervantes en mythe: le plus célèbre et le pus emblématique mythe littéraire de tous les temps.
Or, ces “châteaux de paille”, architectures monumentales faites de la matière la plus fragile et la plus futile qui soit, sont aussi plus que quichottesques. Car autant vouloir élever des cathédrales de sable ou des fortifications sur la plage. C’est peut-être aussi pour cette raison que les Anglais parlent de castels in Spain lorqu’ils désignent une forme d’illusion. Ces meules de paille, sur l’horizon de la Manche, évoquent des mirages propres à faire vibrer notre imagination.
Ce sont pourtant des sculptures faites de la matière la plus humble. Leur architecture, régulière ou irrégulière, évoque tantôt des murailles, tantôt des maisons ou des monuments. Parfois les ballots, à la dérive, s’entassent sans ordre préconçu. Mais, jamais, ils ne laissent de nous surprendre ou de nous suggérer quelque chose. Ils constituent le travail de tout un été, lorsqu’une fois la moisson terminée, sur l’aire, on répand ce que l’on a récolté et l’on commence le dépiquage qui séparera la balle du grain. Le grain deviendra le pain, notre nourriture, mais la paille, fruit elle aussi de notre travail, résiste et ne peut disparaître.
La jeune paille blonde, fragile, fraîchement coupée, n’est-elle pas alors le réceptacle de nos sueurs et nos angoisses passés. Grenier de lumière aussi, car le soleil qui l’a imprégnée, s’y est condensé en une fragilité compacte. Refuge de nos rêves, abrités par notre sueur accumulée, lorqu’on récolte la moisson en pensant au lendemain.

Cette artiste de la province de Cuenca –de Montalbo, plus précisément– a de fait prolongé la candeur de son enfance en photographiant ces images encore prisonnières de sa rétine. En nous offrant ces beaux tableaux où la paille joue un rôle de premier plan, Pili Rodriguez s’est adonné à un travail de mémoire. On parle actuellement beaucoup de “mémoire historique”. Il est pourtant une autre mémoire, plus ancestrale, celle du travail de l’homme uni à sa terre, celle du paysan, celle du berger, celle du laboureur. Ces clichés portent la mémoire des “pauvres dépiqueurs” de son village, toujours présents au creux de son âme, qui ressucite bien loin de son village, à Toulouse, à Madrid et dans la lointaine Mexico. Et c’est qu’y transparaît l’inconscient de l’enfance, tant ces photographies recellent de limpidité, de sérénité, d’ardente et lumineuse clarté.
Car il s’agit là de sa propre mémoire de petite fille, assise devant la flamme, près de la cheminée de la maison paternelle, tandis que mijote la marmite sur le feu... Là aussi que brûle la paille qui continue à consumer son coeur de femme.