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Photographie
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L’émerveillement comme principe de mémoire Pili Rodrigez photographie des tas de paille. Elle est fille de la Mancha, ce pays battu par les vents et brûlé par le soleil. Ces entassements de bottes de paille, château éphémère qui «érigent leurs architectures improbables comme autant de forteresses offertes à la destruction du temps» (Viviane Nortier), sont consubstantiels à ce paysage solitaire. Ils sont parfois de guingois, désordonnés, certains à moitié écroulés sous l’action des intempéries ou à cause de la négligence des paysans qui les ont faits. D’autres, au contraire, se dressent solides sur leur base, fiers de leur monumentalité. Tous témoignent du labeur des hommes et de l’histoire de ce pays, terre céréalière ancestrale.
C’est ce motif, transparent à la plupart des gens qui passent, parce qu’on ne porte plus trop attention à ce qui est trop familier, qui s’est pourtant imposé à Pili avec la force de l’évidence. Ou que Pili s’est choisi avec autant de nécessité. Malgré le caractère ordinaire de son sujet, ses images exercent une attraction particulière sur les regardeurs de son travail. On se surprend à éprouver comme une fascination devant ces images qui pourtant représentent toute la même chose. C’est que l’ensemble fait sens et sollicite notre oeil par les jeux de l’accumulation et des subtiles variations de détails d’un objet photographié à l’autre.
Dotée de son enthousiasme et de sa sensibilité, il semble qu’elle se soit laissée prendre par la présence ineffable qui émane de ces tas de paille. Dans la lumière sommitale d’un après-midi de plomb, par un ciel chargé de pluie ou sous les rayons en biais d’un soleil déclinant, elle les photographie, venant et revenant vers eux, jusqu’à une forme d’épuisement des sujets. Ici elle les cadre dans leur entier, en plan large et en incluant le paysage indiquant ainsi l’échelle; on ressent alors une sorte de vertige devant l’audace des hauteurs et l’accumulation de tels volumes. Là elle restitue les formes, régulières et altières ou chaotiques et dérisoires, sur fond de large ciel. Là encore elle souligne, avec des plans plus rapprochés, les lignes de la structure comme les effets de lumière sur les textures. Alors, le mur prend des allures de temples orientaux et le doré de la matière se décline en subtiles nuances, de l’éclat métallique à la tonalité d’un velours fauve. Image après image, cette artiste rend compte des paillers dans leurs divers aspects et constitue ainsi la mémoire d’un élément important de la vie et de l’aspect paysager de son pays. C’est qu’avec ce travail, Pili Rodriguez n’a pas pour seul dessein de faire de belles photographies. Elle se situe à un point de rencontre entre deux caractères des pratiques photographiques : la poésie visuelle et le document ethnographique. Ses images témoignent d’une économie rurale, des traditions et de la beauté d’un monde singulier; c’est pour elle l’occasion de rendre hommage à ses racines, à ses voisins agriculteurs et au monde paysan en général qui tend à disparaître. Mais principalement, ces photographies nous parlent de la formidable capacité à l’émerveillement d’une artiste et de sa profonde compréhension d’un pays qui l’a vu naître. C’est cette alchimie qui met en oeuvre notre intérêt critique et qui fait la force de son travail.